« Kampuchéa Résilience » - Genèse d'un roman qui décrit le mal absolu
« Kampuchéa Résilience, Stigmates de S-21 »
Peut-on transformer en fiction l’horreur
absolue — l’Holocauste, le Rwanda, le génocide arménien, le Cambodge de Pol Pot — sans la trahir ? Et de quel droit un romancier lambda (qui n'est ni historien ni un grand spécialiste) ose-t-il s’aventurer sur un terrain aussi sensible ? Cette
question ne m’a jamais quitté et m’a même suivi à chaque page, avec cette
impression tenace d’écrire là où je n’avais peut-être pas ma place.
Il ne suffit pas de s'être rendu sur les lieux du drame, avoir foulé ces espaces hantés et avoir rencontré et recueilli la parole de ceux qui en sont revenus pour fonder une légitimité. Quand on n’a pas traversé l’événement, il demeure toujours une distance, une frontière invisible. Les historiens, les rescapés, les témoins portent, eux, une parole née de la recherche exhaustive, de l’expérience ou de la survie ; chacun, à sa manière, a frôlé l’horreur. Alors pourquoi me suis-je autorisé à écrire ce roman ?
Parce que cette
nécessité s’est imposée à moi devant l’arbre où furent exécutés des nourrissons
et de jeunes enfants, face aux charniers de Choeung Ek, puis à la très perturbante vue des traces de
sang dans certaines salles de torture de la prison S-21, volontairement laissées
intactes depuis 1979, avant d’être finalement effacées quelques années après ma première visite au
Cambodge en 2002. Parce qu’il me fallait écrire, écrire malgré
tout, sur le génocide khmer rouge après tout ce que j'avais ressenti en visitant ce pays martyr.
Il était en revanche hors de question pour moi de tenter d’écrire
un essai sur le polpotisme. D’autres avaient déjà porté
cette part essentielle du travail de mémoire. Et les survivants, surtout,
demeuraient les voix les plus légitimes pour "raconter" cette époque. Leurs récits
ont traversé le monde, l’ont bouleversé, et resteront dans les consciences
comme demeurent ceux des rescapés de l’Holocauste. Leur
vérité n’est pas une version parmi d’autres : elle est une vérité qui s’impose,
malgré les silences, les doutes ou les contestations.
Je me suis alors avancé vers ce roman
sur le génocide cambodgien comme on s’approche d’un territoire redouté. Et il me fallait en trouver la trame. Celle-ci s’est imposée
assez vite, portée par une exigence : faire surgir des événements encore
largement méconnus du grand public, même si la prison S-21, lieu emblématique de
la terreur Khmère rouge au cœur de Phnom Penh, a été abondamment documentée,
notamment grâce au bouleversant documentaire S21 - La machine de mort Khmère rouge de Rithy Panh, que je recommande à
quiconque veut saisir ce qui s’y jouait. Le cinéaste y réunit quelques-uns des très rares survivants et certains de leurs anciens bourreaux, les plaçant face à leurs
gestes, à leurs souvenirs, à ce passé qu’ils rejouent devant la caméra : le
quotidien de l’enfer, jusqu’à la mécanique même de la torture.
Aucun autre de mes romans ne m’a imposé un tel travail de recherches. Même si Kampuchéa Résilience conserve cette liberté propre à la fiction, fût-elle irriguée par de nombreux faits réels, il m’était impossible d’aborder ce travail avec approximation. Étant un lecteur de romans historiques exigeant, je savais combien la justesse du détail, la précision du contexte et la fidélité aux faits comptent dès lors que l’Histoire entre dans la fiction. Il me fallait donc veiller à ce que les passages ancrés dans le réel soient aussi exacts que possible, quand bien même ils ne constituent qu’un tiers du livre. Cette exigence m’a conduit à lire, croiser, vérifier et parfois décortiquer des centaines de pages, avec une minutie presque obsessionnelle.
Lien vers le roman : https://www.amazon.fr/David-Roncin/e/B082WLSBFM...
***
Ci-dessous, quelques ouvrages indispensables m'ayant permis de me familiariser avec la période des Khmers rouges. En outre, j'ai trouvé sur la toile plusieurs documents très intéressants, la plupart en anglais, sur le site www.academia.edu, un réseau social américain pour les chercheurs. C'est sur ce site que j'ai déniché, en plus de bien d'autres, la thèse passionnante d'un étudiant australien en 2013, Steve Spargo, « Analysis of the Circumstances of Arrest and Execution of Foreign Yachtsmen Captured in Democratic Kampuchean Waters in 1978 », qui décrit très bien l'arrestation de plaisanciers occidentaux dans les eaux du Kampuchéa démocratique et le calvaire qu'ils ont vécu.
Pour compléter, de nombreux documents des services de renseignements américains sur le Kampuchéa démocratique classés à l'époque "Top secret" ont depuis été déclassifiés et m'ont aidé à pénétrer au cœur des intrigues locales et internationales qui se jouaient dans la région durant la guerre du Viêtnam et dans les pays frontaliers.
Note explicative sur mes recherches :
Pour la première partie de ce
roman, je me suis inspiré d’évènements qui ont
réellement eu lieu, en particulier celui de la saisie du monocoque américain le
« Leilani » par la « division 164 » de la marine du Kampuchéa démocratique, le
24 novembre 1978, alors que celui-ci naviguait au large de la côte sud du
Cambodge (comme le fictif « Mauna Kea »). Ce cas n’était toutefois pas unique,
car trois autres embarcations du même type manœuvrées par des navigateurs
occidentaux (Britanniques, Américains, Canadiens, Australiens et Néo-zélandais)
avaient déjà été appréhendées cette même année 1978 par des patrouilleurs
cambodgiens : les 23 avril (« Mary K »), 13 août (« Fox Lady ») et 2 novembre
(« Sanuk »). La plupart d’entre eux ont été assassinés à S-21 après avoir
rédigé leur « confession ». Je me suis donc inspiré de l’interpellation du «
Leilani ». À son bord, deux citoyens américains originaires de Californie. Mes
personnages Leonard Russel et Dennis Adams leur ressemblent et suivent en
grande partie leur parcours depuis la Californie en passant par Hawaii,
Singapour et enfin le Cambodge. Le personnage du Québécois Joseph Roy est en
revanche totalement fictif. Pareillement à leur alter ego du roman, ils ont été
brûlés vifs non loin de S-21 le 5 janvier 1979, soit deux jours avant l’entrée
de l’armée vietnamienne dans Phnom Penh. Une sentence que plusieurs autres
navigateurs étrangers avaient déjà subie avant eux. En dehors de leurs
interrogatoires, nous ignorons l’essentiel de leur quotidien à S-21. Compte
tenu de leur « importance » et du lieu de leur détention (la Prison Spéciale),
un haut degré de confidentialité entourait leur présence.
Même Douch (de son vrai nom Kang Kek Ieu et décédé le 2 septembre 2020 à l’hôpital Khméro-Soviétique de Phnom Penh), le directeur de la prison, est resté étrangement peu loquace sur leur sujet lors de son procès en 2009. Il a bien fini par avouer la présence de ces navigateurs occidentaux au sein de S-21, mais son témoignage s’est limité à prétendre n’avoir rencontré que l’un d’eux (un Britannique) et laissé à son administrateur (le camarade Hor) de la « Prison Spéciale » le soin de gérer ces prisonniers étrangers, tout en lui demandant un rapport quotidien. C’est tout ! Les évènements du roman les concernant sont fictifs, même si les méthodes décrites sur l’emprisonnement des Occidentaux (ils étaient en général « mieux traités » que les prisonniers cambodgiens) et celles de leurs interrogatoires sont attestées par d’anciens responsables. Mais la fiction est vite rattrapée par la réalité qui la dépasse même allègrement à l’évocation du traitement inhumain que les prisonniers cambodgiens de S-21 – et des nombreuses autres prisons du Kampuchéa démocratique – ont subi durant ces quatre années de terreur (1975-1979). La liste des tortures décrites dans ce livre n’est pas exhaustive, en particulier celles infligées par l’unité médicale de S-21 (expériences sur les prisonniers consistant à prélever et trancher des organes sans anesthésie ; drainage de tout le sang pour estimer la limite de survie, etc…). Les aveux complets d’un des navigateurs appréhendé à bord du « Leilani » ont été retrouvés. Cette confession d’une vingtaine de pages est alambiquée et a plus que certainement été façonnée pendant plusieurs semaines sous la torture. On y retrouve les affirmations typiques et farfelues que la majorité des détenus passés entre les mains des tortionnaires de S-21 livraient pour éviter d’être torturés. Cependant, nous sommes forcés de constater que plusieurs passages de ces révélations peuvent parfois amener à douter du degré d’affabulation de l’ensemble de ces confidences tellement la précision de certains faits se mêle avec la réalité politique et militaire de l’époque. Les connaissances de l’autre navigateur sur la structure hiérarchique de la CIA ont aussi de quoi interpeller, mais elles ne peuvent constituer par elle-même la moindre preuve de son appartenance à l’agence américaine. Il devait simplement avoir de bonnes notions géopolitiques et de la situation régionale, ainsi que du danger que représentaient les États-Unis pour la nouvelle nation maoïste qu’était le Kampuchéa démocratique. Un évènement de l’époque avait marqué les esprits. Du 12 au 15 mai 1975, soit moins d’un mois après la prise de Phnom Penh par les Khmers rouges, « l’incident du SS Mayagüez » fut considéré comme une sérieuse alerte pour les nouveaux maîtres du Cambodge qui accusèrent (d’espionnage ?) le SS Mayagüez , un porte-conteneur civil américain, d’avoir pénétré dans ses eaux territoriales. Affirmation réfutée par Washington. S’ensuivit la neutralisation du navire par la marine cambodgienne et la rapide intervention d’un porte-avions américain (USS Coral Seal) qui se trouvait non loin de là. Une mission de sauvetage fut organisée sur l’île de Koh Tang par de nombreuses unités navales, aériennes ainsi que des troupes de Marines qui attaquèrent également des objectifs sur le continent. Les membres de l’équipage civil du Mayagüez furent finalement libérés. En revanche, 38 militaires américains périrent dans les combats, 41 rentrèrent blessés. La psychose d’une intervention de grande ampleur des États-Unis ne quitta jamais l’esprit des dirigeants du Kampuchéa démocratique. Non loin du Cambodge, le « Détroit de Malacca » – un long corridor maritime en eaux internationales entre la Malaisie, l’Indonésie et Singapour – représentait un enjeu stratégique majeur que les leaders du KD craignaient de voir tomber entre les mains des Américains ou des Soviétiques. La position géographique vulnérable du Cambodge vis-à-vis de ce détroit poussait le régime communiste à intercepter tous les navires entrants dans ses eaux territoriales. Hormis le « Mary K », capturé illégalement le 23 avril 1978 hors de son périmètre, tous les voiliers interceptés cette année-là naviguaient bien à l’intérieur des eaux cambodgiennes, dont le « Leilani » le 24 novembre. À la question légitime de connaître les raisons de la présence de ces navires de « tourisme » dans ces eaux considérées à cette époque parmi les plus dangereuses au monde, le roman en donne, je crois, des explications claires.
Lors de ses interrogatoires à S-21, l’un des navigateurs a fini par déclarer avoir travaillé pour la CIA et utilisé comme couverture une livraison de bateaux. Le jeune homme a expliqué avoir été chargé de repérer de potentiels emplacements pour y installer des plates-formes pétrolières afin que les États-Unis puissent établir une domination commerciale dans la région. Dans le même temps, il devait évaluer la puissance militaire du Cambodge : « La CIA espérait apprendre, grâce à nos photographies et à nos observations, la force et le degré des opérations militaires du Cambodge. Elle voulait savoir si la majorité de ces opérations étaient plutôt orientées sur terre ou sur mer ». D’autres confessions d’Occidentaux ont été retrouvées à la chute de Phnom Penh. Comme dans celle du navigateur du « Leilani », de nombreux passages conduisent à penser que les interrogateurs devaient aiguiller les malheureux dans leurs réponses, surtout concernant leurs objectifs en tant qu’espion, et que les informations soi-disant secrètes et révélatrices que les Occidentaux divulguaient à leurs bourreaux pouvaient facilement être accessibles par n’importe qui à l’Ouest s’intéressant à la géopolitique. Dans tous les cas, des indices probants dans chacune des « confessions » retrouvées des prisonniers occidentaux tendent à démontrer le côté biscornu des interrogatoires. L’un des navigateurs, par exemple, a clairement donné un numéro de sécurité sociale en guise de numéro d’identification à la CIA dans la seule page retrouvée de ses aveux. Un navigateur néo-zélandais capturé le 13 août 1978 à bord du « Fox Lady », donna lui le numéro de téléphone familial. Certains prisonniers n’ont pas hésité à utiliser des noms d’acteurs célèbres pour désigner leurs supérieurs hiérarchiques à la CIA (comme dans le roman). Des détails sur des missions qu’ils auraient effectuées pour le compte de la CIA viennent copieusement garnir leurs aveux, des missions souvent dignes des meilleurs films d’espionnage en cet âge d’or du cinéma hollywoodien. En conclusion, il est fort peu probable qu’aucun de tous les navigateurs arrêtés et assassinés à S-21 ait participé à une quelconque mission d’espionnage. Le trafic de marijuana était un business suffisamment lucratif pour justifier les risques encourus par ces aventuriers. L’intrigue, les évènements ainsi que les divers personnages – réels ou fictifs – qui émaillent le roman ne doivent en aucun cas être dissociés du contexte historique sur lequel ils reposent. La tragédie cambodgienne est le véritable thème de ce livre. Néanmoins, à aucun moment, je n’ai eu la prétention de vouloir « expliquer » les souffrances endurées par le peuple khmer. À travers les yeux d’Occidentaux emportés dans le cauchemar des Khmers rouges (le Canadien Joseph Roy et la Française d’origine cambodgienne Maly Srey), j’ai souhaité que le lecteur entrevoie l’horreur du drame qui s’était déroulé à l’intérieur des frontières hermétiques du Cambodge entre 1975 et 1979 et le profond préjudice moral dont ce pays souffre encore. Le procès tardif des principaux responsables khmers rouges encore vivants et qui a débuté en février 2009 (Douch fut le premier à être jugé et condamné à la perpétuité) divisa fortement la population cambodgienne qui, pour une partie importante, désire définitivement tourner la page du « génocide ».
Un roman reste un roman. Et « Kampuchéa Résilience » en est un ! Il a d’abord vocation à divertir le lecteur et ne constitue en rien un ouvrage historique. Pour cela, il se peut qu’apparaissent dans les parties historiques des erreurs, incohérences et oublis. Je tenais par avance à présenter mes excuses aux lecteurs – tout particulièrement à ceux qui ont vécu la tragédie de l’intérieur – si certaines informations, malgré toute l’attention que j’y ai consacrée, s’avéraient erronées. J’en prends seul l’entière responsabilité. Tout comme mon premier roman « La déesse Apsara », l’Histoire s’entremêle avec la fiction. Le lecteur ne peut se faire qu’une idée très partielle des périodes évoquées. Pour cette raison, je l’encourage à approfondir ses connaissances sur le drame cambodgien grâce aux nombreux ouvrages, films et documentaires retraçant cette période. Pour ne pas oublier. Toutes mes pensées vont aux victimes de cette tragédie.
Synospsis du roman :
« Jusqu'où la folie d'une idéologie peut-elle entraîner tout un pays ? Et qu'arrive-t-il à ceux qui ont le malheur de s'approcher un peu trop près de ses frontières ? »
"La côte lui paraissait trop proche, trop détaillée. Ses formes sinueuses lui rappelaient vaguement celles de la Californie. Mais la comparaison s’arrêtait là. De toute manière, il n’avait aucune envie d’en savoir davantage. L’éventualité d’être aperçu par quiconque sur le littoral commençait à l’inquiéter.
Depuis qu’ils avaient levé l’ancre à Singapour quelques jours plus tôt, jamais ils ne s’étaient autant approchés du continent. Joseph se demanda si Leonard l’avait remarqué. Jetant un regard à l’intérieur du monocoque de croisière, il ne vit pas son skipper, mais le troisième passager du Mauna Kea.
— Dennis ! As-tu vu Leonard dans sa cabine ?
Pas de réponse. Joseph attendit et reprit :
— Dennis ! Tu peux m’appeler Leonard ? Je crois que l’on a dévié un peu. On se rapproche de la côte.
Sur ces mots, Dennis Walker Adams apparut et rejoignit son ami québécois. Il constata que Joseph disait vrai.
— En effet ! C’est pas bon. Je vais voir ce qu’il fait.
L’Américain disparut dans la pénombre. Le vent qui s’était levé depuis une bonne heure devait être responsable de leur écart. Il fallait réduire la voilure. Cela, seul Leonard pouvait le décider, même si Joseph n’aimait guère être dépendant d’un seul homme, aussi compétent fût-il. Pourtant, le skipper avait à maintes reprises eu l’occasion de démontrer ses qualités d’expert en navigation depuis leur grand départ de l’île de O’ahu à Hawaii à la fin du printemps. Quatre mois déjà.
La traversée de la moitié du Pacifique jusqu’à leur arrivée à Singapour avait été un long et doux rêve. Le monocoque ultramoderne que Leonard avait reçu de son père – un courtier en yachts de Los Angeles – n’y avait pas été pour rien. D’une longueur de dix mètres pour quatre de largeur, il était équipé de trois cabines luxueuses. Malgré quelques réticences peu avant leur départ, le Québécois avait fini par consentir à embarquer sur ce voilier de prestige.
Dès son installation à Hawaii l’année précédente pour rejoindre ses deux amis, Joseph avait souvent été convié à des virées dans l’archipel. Mais rien de comparable à leur périple de plusieurs milliers de kilomètres pour rejoindre Singapour.
Dennis revint avec Leonard. Sans un regard vers Joseph, ce dernier scruta le littoral avant de lever la tête vers la grande voile.
— C’est pas vrai ! Désolé les gars, je me suis assoupi.
Sans attendre de remarque en retour, il manœuvra à bâbord pour les éloigner du continent.
— Sais-tu à qui appartiennent ces côtes ? demanda Dennis.
— Ce doit être le Cambodge. Je me souviens avoir aperçu ce matin la pointe de Cà Mau, au Viêtnam.
— Raison de plus pour ne pas faire de conneries, hein ?
— Tu l’as dit !
Le voilier voguait désormais plein ouest, le soleil en ligne de mire. L’arrivée était prévue trois jours plus tard. Si aucun accroc ne venait chambouler leur plan, la marchandise leur serait remise en pleine mer par deux bateaux de pêche à la limite des eaux territoriales thaïlandaises. Seul Leonard connaissait avec précision le point de rendez-vous. Une fois la transaction effectuée, ils remettraient les voiles dans la foulée pour les États-Unis.
— Tu es sûr que ces types de Bangkok ne nous feront pas poireauter ?
— T’inquiète Dennis, répondit Leonard. Ils ont autant intérêt que nous à faire vite. Johnson nous l’a répété. Ses deux voyages sans incident en sont la preuve et je ne vois pas pourquoi ça coincerait avec nous.
Dennis ne sembla pas rassuré pour autant ; il savait dans quoi il s’était embarqué. Mais au bout, la récompense en valait la peine. La somme rondelette promise une fois de retour au pays avait de quoi séduire le plus réfractaire. Andrew Johnson, leur relais à Singapour et grand ordonnateur régional, avait tout comme eux dû faire l’expérience d’un premier voyage plein de doutes en tête. Pour se convaincre qu’il avait fait le bon choix, il lui suffisait de voir les conditions dans lesquelles Johnson vivait aujourd’hui dans les beaux quartiers de la « ville du lion ».
Loin des inquiétudes thaïlandaises de son compère de voyage, Joseph Roy était préoccupé par leur sécurité du moment.
De silhouette svelte, dépassant le mètre quatre-vingt, son beau visage avenant de forme ovale et ses cheveux bruns mi-longs légèrement bouclés étaient complétés par une barbe de plusieurs semaines. Il n’avait pas à rougir de son apparence, tout comme ses compagnons. Leonard, surfeur à ses heures perdues, arborait une allure assez semblable à la sienne. Il dégageait l’aspect typique de cette catégorie catégorie d’Américains. Dennis, lui, faisait dix bons centimètres de moins et avait le teint plutôt clair pour un Californien.
Le panorama des côtes cambodgiennes devenait moins précis, mais la menace demeurait. Comme chacun des voyageurs qui se rendaient en Asie du Sud-Est, Joseph connaissait la situation politique au Cambodge et les décisions prises par les anciens guérilleros qui avaient pris le pouvoir en avril 1975, dont celle de suspendre tout contact avec le monde extérieur. D’après ce qui se disait, personne ne savait ce qu’étaient devenus les Cambodgiens. Aucune information ne parvenait à quitter le pays et les rumeurs les plus folles circulaient quant au destin tragique des habitants de ce petit pays bouddhiste. Certains avançaient même qu’ils étaient tous morts. Bien entendu, les potins couraient toujours beaucoup plus vite que les faits avérés, mais la mise en garde de Johnson à Singapour ne disait pas autre chose que de rester bien éloigné des côtes cambodgiennes et même vietnamiennes.
Par ailleurs, quelques jours plus tôt, Johnson n’avait pas démenti les rumeurs rapportées par un Australien qu’ils fréquentaient de temps à autre dans les bars singapouriens. Ce dernier leur avait en effet révélé la disparition en mer de deux de ses compatriotes au début de ce mois de novembre 1978 dans les eaux qu’ils sillonnaient présentement. Voilà pourquoi le relâchement de Leonard avait surpris Joseph ; il ne pouvait ignorer qu’ils se trouvaient dans l’une des zones maritimes les plus dangereuses au monde.
Comme pour faire écho à ses pensées, Leonard s’approcha de lui et avoua :
— Je m’en veux de ne pas avoir été plus attentif. Ça craint là-bas.
Le regard de Joseph se porta de nouveau vers le littoral. Se remémorant ses cours d’histoire-géographie à Montréal, il se représenta mentalement l’époque où ces territoires faisaient encore partie de l’Indochine française. En tant que francophone et lointain descendant des Français, il s’était souvent imaginé sillonner aux côtés des grands explorateurs les Hauts-plateaux de l’Annam, le Laos ou encore arpenter les temples d’Angkor que ses lectures d’enfance avaient tant fait résonner dans son esprit. Aujourd’hui, les peuples avaient plus ou moins bien réussi à retrouver leur indépendance, ce dont il ne pouvait que se réjouir. Pour autant, quel bilan pouvait-on établir sur le bien-être des populations à la suite des conflits qui avaient émaillé la région et qui, la plupart du temps, avaient été lancés par des factions communistes aucunement disposées à partager le pouvoir une fois installées ? Tout cela au nom de la liberté ? "
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