Retranscription de l'interview sur RCF et Radio Notre Dame (9 mars 2026)
Chères lectrices, chers lecteurs,
Je vous propose ici la retranscription de l'interview que j'ai donné aux radios RCF et Radio Notre Dame. L'émission a été diffusée une première fois le lundi 9 mars 2026 sur Radio Notre Dame à 19h30. Le podcast est disponible au lien suivant :
https://www.rcf.fr/vie-spirituelle/orient-extreme?episode=664286
Je remercie le journaliste et présentateur Joseph Saunier de m'avoir proposé cette interview.
· David
Roncin, pourriez-vous nous présenter votre parcours et vos voyages qui vous ont
menés jusqu'en Asie ?
J’ai commencé
à voyager régulièrement à l’adolescence avant de faire mon service militaire en
Nouvelle-Calédonie. Durant une permission, je me suis rendu une première fois
en Thaïlande et au Viêtnam. On était en 1998. La découverte de cette région m’a
fascinée au point que 4 ans plus tard, après avoir suffisamment économisé, je
me suis de nouveau rendu dans ces deux pays où je me suis
finalement établi au Viêtnam. J’y ai rencontré ma femme et j’y suis
resté plusieurs année où j’ai exercé plusieurs métiers, dont
l’enseignement du français, la correction d’articles dans un journal
francophone au Vietnam, puis cogéré un bar pour expatriés. C’est à cette
époque que j’ai découvert le Cambodge, pays qui m’a profondément marqué
par son histoire tragique ainsi que par la résilience de son
peuple. Ma fascination pour le Royaume du Cambodge est
demeurée intacte et me guide dans ma vie culturelle.
· Qu’est-ce qui vous a attiré en
premier au Vietnam, et pourquoi avez-vous décidé d’y rester plus longtemps que
prévu ?
Qu’est-ce qui m’a attiré en premier au Vietnam ? Eh bien, d’abord le lien historique qui le
lie à la France. J’ai toujours aimé l’Histoire et j’ai très tôt entendu parler
de l’Indochine française. Ensuite, le film Indochine avec Catherine Deneuve
m’avait subjugué. Même si le Vietnam est vu à travers le prisme des coloniaux
français, on y découvrait le terrible sort de la population vietnamienne à
cette époque. Le film ayant été tourné au Vietnam, entre autres à la Baie
d’Halong, les paysages somptueux ont été encrés dans mon esprit d’adolescent.
Et si j’y suis resté plus longtemps après mon deuxième séjour en 2002 cette fois, c’est tout simplement parce que j’y ai rencontré mon épouse. Il m’a fallu trouver du travail, une maison, et créer chaque jour une nouvelle vie. C’était un rêve qui se réalisait.
· Quel a été votre plus grand
choc culturel en arrivant au Vietnam ?
J’ai
effectué mon premier voyage au Vietnam en 1998, donc 4 ans à peine après la fin
de l’embargo américain sur le pays et donc à l’ouverture du pays au tourisme. Le
touriste qui visite le Vietnam aujourd’hui aura du mal à imaginer l’ampleur du
choc culturel que l’on pouvait ressentir en arrivant à Hanoi à cette époque. Il
n’y avait que très peu de voitures, même les motos étaient assez rares. Les
gens se déplaçaient principalement à vélo, ce qui n’est presque plus le cas
aujourd’hui, en ville en tout cas. J’avais l’impression d’entrer dans une image
d’Épinal, dans une Asie ancestrale à des années lumières de la vie moderne
occidentale.
· Y a-t-il une région du Vietnam qui vous a particulièrement
marqué, et pour quelles raisons ?
Le Nord et le Nord-Ouest du pays, pour ses paysages magnifiques et montagneux, ainsi que pour la multitude des minorités ethniques que l’on y croise. Sur les marchés des villes et des villages, c’est un brassage permanent de gens aux vêtements colorés et hétérogènes. Aujourd’hui, ces marchés sont devenus un peu des attractions touristiques du fait de la singularité de ces marchés. Le Nord et le Nord Ouest reste pour moi la région la plus traditionnelle.
· Comment votre regard sur la culture vietnamienne a-t-il évolué au fil du temps ?
Le
regard évolue forcément beaucoup du fait que l’on en apprend tous les jours sur
le quotidien de la population qui nous entoure. L’image d’Épinal est vite
remplacée pour devenir un quotidien fait de joie et de déception, comme
n’importe où. Lorsqu’on effectue un séjour de quelques semaines en changeant
presque tous les jours de ville, on ne voit que la surface d’un monde qui nous
échappe presque totalement. Souvent, on juge vite sans comprendre le pourquoi,
on ne cesse de comparer l’attitude des locaux avec les nôtres. Combien de fois
j’ai vu des touristes avoir des comportements inadéquates avec les mœurs des
Vietnamiens. Moi-même, quelques mois après mon installation au Vietnam, j’ai eu
une période où je ne supportais plus rien. Que ce soit le bruit, la circulation
infernale – je roulais tous les jours en scooter -, certaines habitudes des
Vietnamiens qui m’horripilaient… Heureusement cela n’a pas duré et j’ai pris
sur moi en me disant que c’était à moi de m’adapter aux Vietnamiens et pas
l’inverse.
· Une rencontre au Vietnam a-t-elle profondément influencé votre
vision de l’Asie du Sud-Est ?
Des
rencontres, il y en a eu des tas. Chacune d’elle m’a permis de m’imprégner
davantage de la culture vietnamienne.
Évidemment la rencontre qui a été la plus importante a été celle avec mon épouse.
Comme
autre rencontre marquante, il y a cet ancien soldat Viet-Minh que j’ai
rencontré dans un musée à Dien Bien Phu en 2002. Parlant un bon français, il
m’a raconté en quelques phrases ce qu’il a vécu lors de la célèbre. Mais à
aucun moment il ne m’a dit du mal des Français. Comme tous ses camarades, il
avait suivi son peuple pour la libération de son pays.
Et
une autre rencontre marquante, mais au Cambodge cette fois-ci, m’a bouleversé.
Celle de l’un des 7 rescapés de la prison de S-21, à Phnom Penh.
· En quoi le Vietnam a-t-il transformé votre manière d’écrire et
de voyager ?
Le
Vietnam est le pays où j’ai passé le plus de temps après la France. Donc, il
m’a beaucoup influencé, même si mon projet d’écrire a été plus tardif. En ce
qui concerne ma manière de voyager, il est évident que cette expérience a été importante.
J’ai appris à devenir plus tolérant à la différence, au choc culturel et aux
besoin des populations. En tant que touristes, nous n’avons pas les mêmes
objectifs lorsque nous rencontrons la population locale. Cette dernière est
soit désireuse de vous ouvrir son cœur et sa culture pour vous donner un aperçu
positif de son pays, ou bien il est dans la nécessité et il espère peut-être obtenir
quelque chose de vous, comme un peu d’argent, du fait que l’image des
Occidentaux dans les pays pauvres est l’opulence et la richesse. Il faut
accepter cette vérité, sans pour autant être naïf et souhaiter aider tout le
monde, ce qui est bien sûr impossible.
· Qu’est-ce qui vous a donné
envie d’écrire sur le Cambodge et plus particulièrement sur le peuple khmer ?
Je
suis allé pour la première fois au Cambodge en 2002, juste avant de décider de
m’installer au Vietnam. Le pays, en particulier la capitale, pouvait parfois
être assez dangereux à cette époque, sans parler des mines anti-personnel. Mais
après avoir passé plus d’un mois au Vietnam, j’avais l’impression de revenir 100
ans en arrière. Dès que j’ai franchi la frontière terrestre
vietnamo-cambodgienne, j’ai été marqué par la différence dans les infrastructures
cambodgiennes comparées avec celles du Vietnam.
À
Phnom Penh, je me suis évidemment rendu à S-21, la plus connue des 200 prisons que
la dictature des khmers rouges avait disséminées à travers
le Cambodge durant les années 70 et devenu le musée du Génocide à la fin du
régime. Ce qu’il faut savoir, c’est que tout détenu envoyé à S-21 était, pour
le régime, forcément un coupable dont il s'agissait d'obtenir la confession de
crimes, même imaginaires, au moyen la plupart du temps par la torture
avant, dans quasiment tous les cas, être exécuté par la suite.
S-21
a été un véritable choc. À l’époque, je ne connaissais pas vraiment l’étendue
de l’horreur que le Cambodge avait connu dans les années 70. C’est pour cette
raison que, par la suite, j’ai voulu écrire un roman qui aurait pour thème ce
sujet. Le projet s’est concrétisé sous la forme de mon deuxième roman, « Kampuchéa
résilience, stigmates de S-21 ».
Ensuite,
je me suis rendu dans le Nord-Ouest du pays pour découvrir le parc d’Angkor et
ses temples grandioses. Je suis littéralement tombé amoureux des lieux et de
l’Histoire du grand Empire khmer. Je me suis abreuvé de l’histoire d’Angkor, ce
qui m’a inspiré mon premier roman d’aventure « La déesse Apsara ». D’ailleurs,
ma passion pour les danses traditionnelles cambodgiennes, en particulier celle
des Apsaras, qui s'inspire de la mythologie hindoue et bouddhiste, m’a
conduit à vouloir rendre hommage à cette tradition dans ce roman.
Et avec mon troisième roman qui vient de sortir, « La fugitive de Battambang », j’évoque un thème cher aux Cambodgiens, celui de la réincarnation.
· Comment décririez-vous l’identité khmère à travers vos
expériences et vos recherches ?
Les
Khmers sont profondément attachés aux valeurs bouddhistes de l’école Theravada
ou Hinayana, dites du Petit Véhicule, la plus ancienne et la plus proche du
bouddhisme primitif, dont l'étape de perfection ultime est le nirvana et
donc de la libération du samsara, le "cycle des renaissances" que
j’évoque dans mon troisième roman, « La fugitive de Battambang », ((sorti
en décembre aux Éditions Gope)). Le bouddhisme Theravada est partagé par 97%
des Cambodgiens. Également, Il ne faut pas oublier l’Animisme, la croyance en des
esprits protecteurs, pratiquée surtout dans les zones rurales. Les Cambodgiens
font des offrandes à ces esprits pour demander protection et bénédictions.
En
plus de ces croyances, l’identité khmère est très marquée par l’héritage que
leurs ancêtres leur ont laissé, c’est-à-dire les vestiges de l’Empire khmer qui
rayonnait à son apogée au 13e siècle sur une superficie allant du
sud du Vietnam à l’extrême Ouest de la Thaïlande et dans le sud jusqu’à la
frontière de la Malaisie actuelle. Les vestiges de cette époque sont toujours
visibles, en particulier dans la zone d’Angkor et ses 200 temples.
· Comment abordez-vous dans vos livres la mémoire collective
liée à la période des Khmers rouges ?
La
période des Khmers rouges, vous l’imaginez bien, n’est pas un sujet facile à
aborder. Tout d’abord, il faut s’imprégner du sujet. Et, la plupart du temps,
c’est par la lecture, voire à travers des documentaires. Il y a évidemment les
témoignages écrits par les survivants, et il en existe beaucoup, même en
français. Je pense qu’il faut commencer par là pour s’imprégner de l’horreur
dans lequel le pays s’est fourvoyé dans les années 70, plus particulièrement
entre 1975 et 1979 et qui a fait 2 millions de morts. Le monde entier avait été
choqué lorsque le Cambodge a été partiellement libéré des Khmers rouges en
janvier 1979 et lorsque les premières images du pays et de ses habitants sont
arrivées à la télévision en Occident.
Mais c’est en rencontrant des Cambodgiens ayant vécu cette période au Cambodge que l’on en apprend évidemment le plus. C’est à travers leur témoignage que nous pénétrons complètement dans l’horreur.
· Selon vous, comment la jeunesse khmère d’aujourd’hui se
positionne-t-elle face à son histoire ?
Il faut distinguer la jeunesse khmère
ayant grandi au Cambodge et celle ayant grandi en Occident. Car, ce n’est pas
tout à fait la même chose. Au Cambodge, même si pendant longtemps, et même à
l’école, il était tabou d’évoquer en largeur le sujet du régime des Khmers
rouges, les vestiges de ce passé récent ne pouvait être ignoré de la jeunesse.
En revanche, en France par exemple, les familles d’origine cambodgienne, en
particulier celles ayant fui le Cambodge dans les années 70, ce sujet était
souvent un tabou total. De nombreux jeunes de cette communauté me disent
souvent la même chose, c’est-à-dire que leurs parents n’évoquaient pas du tout
le sujet, ou alors brièvement. C’est souvent lorsque les enfants grandissent et
qu’ils prennent l’initiative de poser des questions, qu’on leur apporte
quelques informations. Et encore, c’est souvent vague. J’ai des amis adultes
avec qui le sujet n’a même quasiment jamais été abordé.
Mais
que ce soit au Cambodge ou dans la diaspora cambodgienne en Occident, les
langues se délient de plus en plus et les conversations sur cette période
abominable peuvent enfin avoir lieu. C’est une très bonne nouvelle.
· Y a-t-il une tradition ou une valeur khmère qui vous a
particulièrement touché ?
Le
sourire et l’accueil cambodgien. Avec la Thaïlande, le Cambodge est appelé le
pays du sourire. Dans les échanges, en particulier avec les voyageurs
occidentaux, on ressent tout de suite cette chaleur qui fait la réputation du
pays. Toutefois, tous les sourires ne se valent pas forcément et nous pouvons
être confronté à des sourires de courtoisie, de politesse ou même… d’incompréhension.
Pour ce dernier, on le trouvera par exemple lors d’un échange avec un
Cambodgien qui ne comprends pas vos intentions, mais ne veut pas perdre la face
ou vous faire perdre la face. Un sourire avec un geste d’assentiment peut parfois
même signifier qu’il n’ose pas vous dire non.
· Après vos recherches et vos publications, votre regard sur les
Khmers et sur le Cambodge a-t-il évolué ?
Bien
sûr. Toutefois, à la différence du Vietnam, je n’ai jamais résidé au Cambodge.
Même si j’ai écrit trois romans sur ce pays fantastique, j’ai encore beaucoup à
apprendre sur les mœurs des Cambodgiens. Des recherches à travers les livres,
internet et la télévision sont évidemment très importants pour comprendre un
pays ou une civilisation, mais il n’y a rien de mieux que d’aller sur place et
vivre à la mode locale.
J’ai
le Cambodge dans le cœur, tout comme j’ai le Vietnam dans le cœur… à travers ma
famille. Pour le Cambodge, j’ai souhaité écrire à travers le regard d’un
Occidental, un peu comme je l’ai découvert. À travers mes romans, je voulais
faire connaître le Cambodge et les Cambodgiens dans ce qu’ils ont de plus
admirable et… parfois déplaisant. Comme pour tous les pays, il faut apprendre à
comprendre et à accepter toutes les particularités qui font un pays.


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