Que sont les "Arp", ces entités effrayantes de "La fugitive de Battambang" ? (Pas de spoiler)
"Les légendes entourant les sorcières, les Arp comme on les appelle ici, racontent toutes la même chose. Les jeunes femmes qui sont possédées ne savent pas qu’elles le sont. Je précise bien « les jeunes femmes », car il s’agit uniquement d’elles dans le folklore khmer. Si j'ai bien retenu, la journée, elles sont comme n’importe qui et vaquent à leurs occupations, tandis que certaines nuits, elles se transforment en… Arp, c’est-à-dire en une espèce de créature à la tête flottante accompagnée d’une luminescence, dont les organes internes sont visibles et suspendus au niveau du cou. Elles errent généralement dans les zones marécageuses près des villages à la recherche de toutes sortes de chair fraîche, en particulier d'intestins, d'excréments et, surtout, de femmes enceintes. Le lendemain, les Arp redevenues jeunes femmes se réveillent comme si de rien n’était."
«La fugitive de Battambang», roman cambodgien de David Roncin. Editions Gope.
"L'Arp est une entité malveillante que l'on retrouve sous divers noms dans tous les pays d'Asie du Sud-Est, indépendamment de la religion, de la langue ou de l'origine ethnique. En Thaïlande, on l'appelle Krasue, en Malaisie et en Indonésie penanggalan, et aux Philippines mananaggal. Ce terme est souvent traduit par vampire, mais sa véritable nature est tout autre. Eng Sok, un ancien agriculteur du village de Svay Chrum, dans la province de Kandal au Cambodge, la décrit comme une femme ayant appris la magie pour posséder un « visage enchanteur » auquel aucun homme ne peut résister, une femme avide de plaisirs et aspirant à la jeunesse éternelle.
D'après Eng Sok, l'Arp, sous sa forme humaine, à des yeux rouges et enfoncés. Elle dort le jour, tandis que les bonnes ménagères s'occupent de leur foyer et de leur famille. C'est une femme de ménage négligente : sa maison est sale et désordonnée, les ordures jonchent la cour, rien n'est fait correctement et rien n'est à sa place.
La nuit, elle détache sa tête de son corps et vole, les
entrailles pendant de son cou, propageant la maladie dans les entrailles des
dormeurs grâce à son immense langue. Elle est la cause de cauchemars,
d'avortements et de stérilité, se nourrissant des déchets de cuisine sous les
maisons et des cadavres de chiens abandonnés dans la rue. Elle se manifeste
sous la forme d'une lumière rouge, et les paysans qui partent tôt pour les
rizières la croisent parfois avant le lever du soleil, poursuivant son petit-déjeuner
de grenouilles à travers les champs. Elle a un appétit particulier pour le
placenta des nouveau-nés, et c'est pourquoi une femme enceinte devrait avoir
des amulettes protectrices à l'entrée de sa chambre, et placer des cactus ou
des épines sous le lit lors de l'accouchement pour protéger la mère et
l'enfant.
Vous pouvez retrouver cet article de Philip J. Coggan ainsi qu'une description d'une partie des monstres, fantômes et démons du Cambodge au lien suivant :
Philip J. Coggan est un journaliste et auteur de livres australien spécialiste de l'Asie du Sud-Est. Son livre "Cambodge, un monde d'esprits, les Khmers, le Bouddha et le Naga" est disponible en français aux Éditions Gope : Cambodge, un monde d’esprits - Editions GOPE
Voici le résumé de ce livre passionnant qui m'a beaucoup inspiré dans l'écriture de "La fugitive de Battambang" :
" Voilà un pays où les Chroniques Royales s’apparentent à des récits plus mythologiques qu’historiques, où le roi était une créature semi-divine jusqu’à récemment. Rituels, traditions et croyances séculaires y perdurent, malgré les guerres, les invasions, les colonisations, un génocide et le boum économique actuel, tout en s’adaptant à une société autrefois rurale qui s’urbanise et se modernise.
Un pays où la (bonne) pratique (cultuelle, sociale, rituelle) prédomine sur le dogme, où l’on pioche à volonté dans le bouddhisme et ses valeurs morales, l’animisme, le culte des ancêtres, le spiritisme, et où l’intercesseur – moine, médium, docteur, patron, achar – sera choisi avec discernement en fonction des besoins, du calendrier.
C’est ce que l’on découvre tandis que l’auteur évoque les mythes fondateurs du pays et l’histoire du bouddhisme, qu’il détaille le rôle des moines et des kru boramey dans la vie quotidienne des gens. Par ailleurs, il reconsidère l’Histoire récente du Cambodge sous l’angle du monde invisible, car le surnaturel touche tous les aspects de la vie des Cambodgiens, des plus sombres aux plus heureux, de la naissance à la mort en passant par l’âge adulte.
Le texte est rendu vivant par les nombreux témoignages de Cambodgiens recueillis par l’auteur, comme celui de ce bourreau de l’Angkar, de cette fille qui voit des esprits en permanence, de ce garçon de temple scolarisé grâce à un moine bienveillant…
L'auteur
Philip Coggan, natif de Sydney, a fait des études universitaires en histoire de l’Asie avant de rejoindre le service diplomatique australien. Il a ensuite participé à des missions de maintien de la paix pour les Nations unies où l’une de ses tâches consistait à interviewer des civils.
Depuis son premier contact avec le Cambodge, où il est venu travailler dans une ONG aidant les victimes de mines, Coggan partage son temps entre le Royaume et l’Australie.
Auteur de cinq ouvrages, Philip Coggan écrit à plein temps depuis 2015.
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La Krasue (ou Arp) appartient à un ensemble d'entités mythologiques similaires présentes dans différentes régions d'Asie du Sud-Est. Ces variantes régionales ont toutes en commun d'être caractérisées par une tête de femme désincarnée avec ses organes et ses entrailles qui pendent.
Selon l'ethnographe thaïlandais Phraya Anuman Rajadhon, la Krasue (ou Arp) est accompagnée d'une lueur semblable à celui d'une flammerole. Parmi les explications avancées - et donc scientifiques - quant à l'origine de cette lueur, la présence de méthane dans les zones marécageuses pourrait être une explication.
Dans le folklore cambodgien, les Arp (អាប), dérivés du sanskrit आप्यति (āpyati, « faire souffrir quelqu'un »), désignent généralement des femmes mi-esprits, mi-mortelles. Le jour, elles apparaissent comme des êtres humains ordinaires, mais la nuit, elles s'élèvent dans le monde des vivants, ne conservant que leur tête et leurs organes, et se mettent à la recherche de nourriture. On les croit friandes de choses malodorantes : sang, viande crue, animaux de la ferme, cadavres, excréments, placentas, nouveau-nés, etc. Leurs faiblesses ? Les épines et les chiens de garde.
David Roncin


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